
L’influence de l’État sur l’agriculture n’est pas un chaos bureaucratique, mais un système de pouvoirs emboîtés dont la maîtrise est une compétence stratégique pour l’agriculteur moderne.
- L’Union Européenne fixe le cadre général (PAC), que l’État français pilote ensuite via un système d’aides, de réglementations et de contrôles.
- Les collectivités (Régions, Départements) et les communes adaptent les politiques nationales aux réalités locales, notamment sur le foncier et les investissements.
Recommandation : Pour naviguer efficacement dans ce système, la première étape est d’identifier le bon interlocuteur (DDT, Région, Chambre d’agriculture) en fonction de la nature précise de sa problématique.
Pour l’agriculteur, le citoyen ou l’étudiant, l’action des pouvoirs publics dans le secteur agricole ressemble souvent à un dédale de normes, d’acronymes et de guichets administratifs. Entre les directives de Bruxelles, les lois votées à Paris, les subventions régionales et les règles d’urbanisme locales, le sentiment d’être submergé par une complexité bureaucratique est une expérience largement partagée. Cette perception, bien que fondée, masque une réalité plus structurée. L’influence de l’État et des différentes strates administratives sur l’agriculture n’est pas le fruit du hasard ou d’un chaos désorganisé.
En réalité, cet ensemble de règles et d’interventions forme un système cohérent, bien que complexe, de pilotage politique et économique. Comprendre ce système, ses rouages, ses acteurs et ses logiques internes n’est plus une simple contrainte administrative. C’est devenu une compétence stratégique fondamentale pour tout acteur du monde agricole souhaitant non seulement survivre, mais aussi prospérer et anticiper les évolutions du secteur. La véritable clé n’est pas de subir passivement cette influence, mais de la décrypter pour en faire un levier d’action.
Cet article propose de déconstruire ce mécanisme. Nous analyserons comment s’articulent les différents niveaux de décision, comment l’État utilise concrètement les aides et la réglementation pour orienter les pratiques, et comment l’agriculteur peut interagir plus efficacement avec ce système. L’objectif est de transformer la perception d’un labyrinthe bureaucratique en une cartographie claire des leviers de pouvoir et d’influence qui façonnent l’agriculture française au quotidien.
Pour naviguer à travers les différentes facettes de cette influence institutionnelle, cet article est structuré en plusieurs parties. Il explore la hiérarchie des décisions, les outils d’intervention de l’État, les interlocuteurs clés, et les perspectives d’évolution de ce cadre réglementaire.
Sommaire : Le rôle des institutions dans le pilotage de l’agriculture française
- Pourquoi l’agriculture française dépend de 5 niveaux de décision : Bruxelles, Paris, Région, Département, Commune ?
- Comment l’État oriente l’agriculture via la PAC, les aides et la réglementation ?
- Chambre d’agriculture, DDT ou Région : à qui s’adresser pour quel type de problème ?
- L’erreur des agriculteurs qui subissent les lois sans participer aux consultations préalables
- Quelles réformes agricoles majeures prévoir d’ici 2030 : PAC, environnement, foncier ?
- Comment l’État français soutient-il concrètement le secteur agricole face à la concurrence européenne ?
- Pourquoi les salariés agricoles n’ont pas les mêmes droits que les salariés du régime général ?
- Pourquoi l’agriculture est-elle considérée comme essentielle au-delà de la simple production alimentaire ?
Pourquoi l’agriculture française dépend de 5 niveaux de décision : Bruxelles, Paris, Région, Département, Commune ?
L’agriculture française est pilotée par un emboîtement de pouvoirs qui peut sembler déroutant. Cette structure, souvent qualifiée de « mille-feuille administratif », n’est pas un chaos mais le résultat d’une construction politique où chaque échelon possède des compétences spécifiques. Loin d’être anecdotique, cette organisation a des conséquences directes et quotidiennes sur la gestion d’une exploitation. Au sommet, l’Union Européenne, via la Politique Agricole Commune (PAC), définit le grand cadre stratégique, les budgets alloués et les objectifs globaux (environnementaux, économiques). C’est à Bruxelles que se décident les règles fondamentales qui s’imposeront à tous les États membres.
Ensuite, l’État français (Paris) traduit et adapte ces règles européennes. Il élabore son « Plan Stratégique National » pour la PAC, décide de la répartition des aides, et crée la législation nationale sur des sujets comme le foncier, le droit du travail agricole ou les normes sanitaires. Vient ensuite la Région, qui a gagné en importance en devenant l’autorité de gestion pour une partie des aides européennes, notamment celles liées à l’investissement, à l’installation des jeunes agriculteurs et au développement rural (le « deuxième pilier » de la PAC). Le Département intervient sur des aspects plus locaux comme l’aménagement foncier, la gestion de l’eau ou certaines aides sociales. Enfin, la Commune, via ses documents d’urbanisme (Plan Local d’Urbanisme), a un pouvoir décisif sur l’utilisation des sols, pouvant classer une terre en zone agricole, naturelle ou constructible, ce qui impacte directement le potentiel d’une exploitation.
Cette superposition de strates est la source d’une complexité immense. Selon un rapport sénatorial, la France compterait près de 400 000 normes et réglementations obligatoires pour les acteurs économiques, une inflation normative qui pèse lourdement sur le secteur agricole.
Étude de cas : le parcours administratif d’un créateur d’exploitation
Un agriculteur souhaitant créer son exploitation se retrouve confronté à un véritable parcours du combattant. Il doit interagir avec une multitude d’administrations qui communiquent peu ou pas entre elles : la Direction Départementale des Territoires (DDT) pour les autorisations d’exploiter et les aides PAC, la Direction Départementale de la Protection des Populations (DDPP) pour les aspects sanitaires, la DRAAF (Direction Régionale) pour certains agréments, et la MSA (Mutualité Sociale Agricole) pour le volet social. L’exploitant est souvent contraint de fournir les mêmes informations à chaque entité et de naviguer entre des directives parfois contradictoires, illustrant concrètement l’impact de cet emboîtement des pouvoirs.
Comprendre cet organigramme institutionnel est donc la première étape pour un agriculteur qui souhaite non plus seulement subir les règles, mais anticiper les contraintes et saisir les opportunités offertes par chaque niveau de pouvoir.
Comment l’État oriente l’agriculture via la PAC, les aides et la réglementation ?
Loin d’être un simple distributeur de chèques, l’État utilise la Politique Agricole Commune (PAC) et son arsenal réglementaire comme de puissants outils de pilotage stratégique. Le mécanisme central est celui de la « conditionnalité » : les aides ne sont pas un droit acquis, mais une contrepartie au respect d’un ensemble de règles. Ce système crée une dépendance structurée qui permet d’orienter les pratiques agricoles vers les objectifs politiques du moment, qu’ils soient productivistes, environnementaux ou sociaux.
L’influence financière est massive. En effet, les aides de la PAC représentent en moyenne 71% du revenu des agriculteurs français depuis une quinzaine d’années, rendant le respect des règles non pas une option, mais une condition de survie économique pour la majorité des exploitations. Concrètement, l’État incite ou contraint à travers différents leviers. Les « écorégimes », par exemple, récompensent financièrement les agriculteurs qui adoptent des pratiques bénéfiques pour l’environnement (diversification des cultures, maintien de prairies permanentes). À l’inverse, le non-respect des « bonnes conditions agricoles et environnementales » (BCAE), comme l’interdiction de tailler les haies à certaines périodes, entraîne des pénalités financières.
Ce pilotage est assuré par un système de contrôle rigoureux. Comme l’explique une analyse institutionnelle, le processus est loin d’être laissé au hasard. L’administration a pour mission de vérifier la conformité des déclarations des agriculteurs avec la réalité du terrain :
Un taux minimal de contrôles est fixé pour chaque aide, généralement autour de 5 % des bénéficiaires. La sélection des bénéficiaires contrôlés est en partie aléatoire et en partie ciblée.
– Cairn.info – Analyse institutionnelle, Les agriculteurs face à la paperasse
Ces contrôles, autrefois physiques, se digitalisent de plus en plus via le Système de Suivi des Surfaces en Temps Réel (3STR), qui utilise des images satellite pour vérifier quasi-instantanément la nature des cultures déclarées dans le dossier PAC (Telepac).
Ce système de surveillance par satellite illustre parfaitement la modernisation des outils de l’État. Il permet une vérification à grande échelle et renforce la capacité de l’administration à faire appliquer la réglementation. Ainsi, entre incitations financières, obligations réglementaires et contrôles renforcés, l’État dispose d’un jeu de leviers extrêmement puissant pour modeler le paysage agricole français selon ses priorités politiques.
Cette architecture complexe explique pourquoi chaque nouvelle réforme de la PAC est un événement majeur, redéfinissant pour plusieurs années les règles du jeu économique et agronomique pour des centaines de milliers d’exploitations.
Chambre d’agriculture, DDT ou Région : à qui s’adresser pour quel type de problème ?
Face à la complexité administrative, savoir à quelle porte frapper est une compétence essentielle pour l’agriculteur. Chaque institution possède un rôle et un pouvoir distincts. Confondre les interlocuteurs mène inévitablement à une perte de temps et à de la frustration. On peut schématiser leurs rôles en distinguant trois pouvoirs principaux : le pouvoir de contrôle (l’État), le pouvoir de financement (la Région) et le pouvoir de conseil (la Chambre d’agriculture).
La Direction Départementale des Territoires (DDT) est le bras armé de l’État dans les départements. C’est l’interlocuteur incontournable pour tout ce qui est réglementaire. Il faut s’adresser à la DDT pour déposer sa déclaration PAC, obtenir une autorisation d’exploiter, ou pour toute question relative à la police de l’eau et aux réglementations environnementales. C’est également elle qui mène la majorité des contrôles sur le terrain. Son rôle est d’instruire, d’autoriser et de sanctionner.
La Région, quant à elle, est devenue un acteur majeur du financement stratégique. Elle gère le deuxième pilier de la PAC, qui inclut des aides cruciales à l’investissement (modernisation d’un bâtiment, achat de matériel), à la diversification (création d’un atelier de transformation) et à l’installation des jeunes agriculteurs via la Dotation Jeune Agriculteur (DJA). C’est donc vers les services de la Région qu’il faut se tourner pour monter un projet d’avenir et chercher des co-financements.
Enfin, la Chambre d’agriculture est un organisme consulaire qui a une double mission : représenter les intérêts du monde agricole et fournir un appui technique. C’est une interface. Il faut la solliciter pour obtenir un conseil technique (agronomique, juridique, économique), se faire accompagner dans le montage d’un dossier complexe (comme un dossier de subvention pour la Région), ou pour suivre une formation. Elle n’a pas de pouvoir de décision réglementaire, mais son expertise est souvent indispensable pour dialoguer efficacement avec les autres administrations.
Le tableau suivant, basé sur les informations des services de l’État, synthétise cette répartition des rôles pour y voir plus clair, comme le montre cette analyse comparative des missions institutionnelles.
| Institution | Pouvoir principal | Missions clés | Quand s’y adresser ? |
|---|---|---|---|
| DDT (Direction Départementale des Territoires) | Pouvoir de contrôle et d’autorisation | Instruction des aides PAC, contrôle des structures, autorisations administratives, police de l’eau | Pour obtenir des autorisations réglementaires, déposer sa déclaration PAC, ou en cas de contrôle |
| Région | Pouvoir de financement | Gestion du 2ème pilier PAC, financement de projets d’investissement, développement économique territorial | Pour financer un projet d’avenir, de diversification ou de modernisation de l’exploitation |
| Chambre d’agriculture | Pouvoir de conseil et représentation | Accompagnement technique, formation, représentation des agriculteurs, interface avec l’administration | Pour un conseil technique, comprendre une réglementation, monter un dossier complexe |
Plan d’action : préparer sa démarche administrative
- Qualifier l’objet précis : S’agit-il d’une demande d’autorisation (DDT), d’un financement (Région), ou d’un besoin de conseil (Chambre d’agriculture) ?
- Identifier les documents requis : Lister toutes les pièces nécessaires (Kbis, relevé parcellaire, devis, statuts…) avant de prendre contact.
- Anticiper les délais : Se renseigner sur les dates limites de dépôt des dossiers (ex: déclaration PAC) et les délais d’instruction moyens.
- Préparer un argumentaire : Pour une demande de financement, structurer son projet en expliquant le contexte, les objectifs et les résultats attendus.
- Conserver une trace écrite : Privilégier les échanges par mail ou courrier recommandé pour garder une preuve de ses démarches et des réponses obtenues.
Cette distinction claire des rôles est la clé pour transformer une démarche administrative perçue comme un obstacle en un processus structuré et efficace.
L’erreur des agriculteurs qui subissent les lois sans participer aux consultations préalables
Face à une nouvelle réglementation jugée déconnectée des réalités du terrain, la posture la plus courante est celle de la critique a posteriori. Pourtant, une erreur stratégique majeure commise par de nombreux agriculteurs est de subir les lois sans avoir tenté d’influencer leur élaboration. Le processus démocratique français, bien qu’imparfait, offre des canaux de participation qui sont souvent sous-utilisés par les premiers concernés. L’idée que les décisions sont prises dans une « tour d’ivoire » sans aucune connexion avec le monde réel n’est que partiellement exacte.
En effet, avant d’être finalisés, la plupart des textes réglementaires importants, notamment ceux ayant un impact sur l’environnement, font l’objet de consultations publiques. Ces consultations, organisées par les ministères, sont accessibles en ligne et permettent à tout citoyen ou organisation de donner son avis, de proposer des modifications ou de signaler des incohérences. Le ministère de l’Agriculture, par exemple, ouvre régulièrement des consultations pour un délai minimal de 15 jours sur les projets de décrets et d’arrêtés.
Loin d’être un gadget démocratique, ce processus peut avoir un réel impact. Lorsque la mobilisation est forte et les arguments bien étayés, les administrations peuvent amender leurs textes. La récente consultation publique sur le Pacte et projet de loi d’orientation et d’avenir agricoles en est un bon exemple : elle a comptabilisé plus de 44 000 contributions citoyennes. Ce chiffre démontre qu’un nombre significatif de personnes se saisissent de cet outil. Bien que toutes les contributions n’aient pas le même poids, celles émanant de professionnels du secteur, argumentées et factuelles, sont lues avec une attention particulière par les services de l’État.
Outre les consultations directes, l’influence passe aussi par les corps intermédiaires : les syndicats agricoles, les Chambres d’agriculture ou les fédérations spécialisées par filière (lait, viande, céréales…). Ces organisations sont systématiquement consultées lors de l’élaboration des grandes lois et des négociations de la PAC. Participer à la vie de ces structures, y faire remonter les problèmes du terrain et peser sur leurs orientations est une autre forme, indirecte mais puissante, d’influence sur la décision publique. Subir les lois sans s’investir dans ces processus revient à laisser d’autres décider à sa place.
L’agriculteur moderne ne peut plus se contenter d’être un excellent technicien ; il doit aussi devenir un acteur politique au sens noble du terme, capable de défendre sa vision et ses intérêts dans l’arène publique.
Quelles réformes agricoles majeures prévoir d’ici 2030 : PAC, environnement, foncier ?
L’agriculture française est à la veille de transformations profondes, pilotées par plusieurs réformes structurelles qui arriveront à maturité d’ici 2030. Comprendre ces axes d’évolution est crucial pour tout agriculteur qui souhaite anticiper plutôt que de subir. Trois domaines clés sont au cœur des arbitrages politiques à venir : la prochaine PAC, la transition agroécologique et la régulation du foncier.
Premièrement, la Politique Agricole Commune (PAC) post-2027 est déjà en cours de négociation. La tendance de fond est claire : le verdissement des aides va s’accentuer. Les débats actuels portent sur le renforcement des écorégimes, avec des exigences potentiellement plus élevées, et sur un meilleur ciblage des aides vers les petites et moyennes exploitations. La question d’une PAC plus résiliente face aux crises climatiques et géopolitiques sera également centrale, ce qui pourrait se traduire par un soutien accru aux assurances récoltes et aux filières stratégiques.
Deuxièmement, la réglementation environnementale va continuer de se durcir, notamment sur deux fronts : l’eau et le carbone. La gestion de la ressource en eau deviendra un enjeu majeur, avec des arbitrages politiques de plus en plus tendus entre les besoins de l’agriculture pour l’irrigation et les autres usages. On peut s’attendre à des plans de gestion plus stricts au niveau des bassins versants. Parallèlement, le secteur agricole sera de plus en plus incité, voire contraint, à réduire ses émissions de gaz à effet de serre et à stocker du carbone dans les sols, ouvrant la voie à un « marché du carbone agricole » dont les règles restent à définir.
Enfin, la question du foncier sera au cœur d’une future loi d’orientation agricole. Face à la concentration des terres et aux difficultés d’installation pour les jeunes, l’État cherche des outils pour mieux réguler le marché foncier. Des pistes comme la création de GFA (Groupements Fonciers Agricoles) publics, un contrôle renforcé des ventes de parts sociales de sociétés agricoles (qui permettent de contourner le droit de préemption des SAFER), ou encore des incitations fiscales pour les propriétaires qui louent leurs terres à des jeunes sont à l’étude. L’objectif est de préserver le modèle d’une agriculture familiale et de faciliter le renouvellement des générations.
En parallèle, des efforts de simplification administrative sont promis, comme la mise en place d’un « Guichet Unique Haie » prévu pour 2026, visant à centraliser toutes les autorisations nécessaires à la gestion ou à l’arrachage de haies, qui dépendent aujourd’hui de plusieurs codes (environnement, urbanisme…).
Pour les agriculteurs, ces évolutions représentent à la fois des contraintes nouvelles et des opportunités à saisir, à condition de s’y préparer dès aujourd’hui.
Comment l’État français soutient-il concrètement le secteur agricole face à la concurrence européenne ?
Dans un marché européen unique où les conditions de production et les coûts de main-d’œuvre varient fortement, la concurrence est rude. L’État français déploie une stratégie d’influence et de soutien pour défendre son agriculture, qui repose principalement sur deux piliers : une action de lobbying intense à Bruxelles pour maximiser sa part du budget de la PAC, et l’utilisation de dispositifs nationaux pour compléter les aides européennes.
Le premier levier est le plus puissant : la capacité de la France à peser dans les négociations européennes. Historiquement, la France a toujours été une puissance agricole majeure, et sa diplomatie s’est employée à préserver cette position. Le résultat est tangible dans la répartition des budgets : la France est le premier bénéficiaire de la PAC avec 16,9% de l’enveloppe globale pour la période 2023-2027, devant l’Espagne (12,1%) et l’Allemagne (10,8%). Cet afflux financier massif est le principal outil de soutien à la compétitivité du secteur, car il permet de compenser en partie des coûts de production plus élevés qu’en Europe de l’Est ou du Sud.
Cependant, ce soutien global masque de fortes disparités. La répartition de ces aides européennes sur le territoire français est un enjeu politique majeur. Les critiques soulignent régulièrement que le système actuel, largement basé sur la surface, tend à favoriser les plus grandes exploitations au détriment des plus petites. Cette concentration des aides est un point de débat récurrent lors de chaque renégociation de la PAC, l’État français devant arbitrer entre le soutien à des filières d’exportation très compétitives et le maintien d’un tissu agricole diversifié sur tout le territoire.
Le deuxième pilier du soutien de l’État est l’activation de dispositifs nationaux. Face à des crises conjoncturelles (sécheresse, épizootie, effondrement des cours), le gouvernement peut déclencher des aides d’urgence, des allègements de charges sociales pour la MSA, ou des garanties de prêts via la Banque Publique d’Investissement (BPI). De plus, l’État français mène une politique active de défense de ses standards de production via des labels de qualité (Label Rouge, AOP/IGP) et promeut la consommation de produits français via des campagnes de communication et la loi EGalim, qui impose des quotas de produits locaux dans la restauration collective.
Ce double jeu, entre négociation à Bruxelles et protection à Paris, est la clé de voûte du modèle agricole français pour tenter de rester compétitif au sein de l’Union.
Pourquoi les salariés agricoles n’ont pas les mêmes droits que les salariés du régime général ?
L’une des particularités du cadre juridique français est que les salariés du secteur agricole ne dépendent pas entièrement du même corpus de lois que les salariés des autres secteurs. Cette situation, source de différences concrètes en matière de droits, s’explique par une raison historique et structurelle : la coexistence de deux codes distincts. Le droit du travail général est régi par le Code du Travail, tandis que de nombreuses spécificités applicables à l’agriculture sont inscrites dans le Code Rural et de la Pêche Maritime.
Cette dualité juridique est l’héritage d’une histoire où le monde agricole a longtemps été considéré comme une exception, avec ses propres rythmes (saisonnalité), ses propres risques et sa propre organisation sociale. Le Code Rural a donc créé des régimes dérogatoires sur des points très précis. L’exemple le plus connu concerne le temps de travail. Si la durée légale est de 35 heures par semaine dans les deux régimes, le Code Rural permet des aménagements et des modulations beaucoup plus larges pour tenir compte des pics d’activité liés aux saisons (récoltes, vendanges). La gestion des heures supplémentaires et des repos compensateurs peut donc suivre des règles différentes.
D’autres différences existent. La médecine du travail en agriculture est gérée par la MSA (Mutualité Sociale Agricole) et non par des services de santé au travail interentreprises classiques, avec des protocoles de suivi qui peuvent varier. De même, certaines dispositions relatives à la représentation du personnel ou aux conditions de licenciement peuvent présenter des spécificités. Bien que la tendance de fond soit à un alignement progressif des droits, de nombreuses particularités demeurent.
Cette distinction est symbolisée par le fait que les salariés agricoles cotisent et dépendent de la MSA pour leur protection sociale (maladie, retraite, famille), alors que les salariés du régime général dépendent de l’URSSAF et de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie (CPAM).
Les mains calleuses d’un ouvrier agricole illustrent cette réalité d’un travail dont la spécificité a justifié, historiquement, un cadre légal à part. Bien que le fossé se réduise, cette dualité des codes reste un élément structurant des relations de travail en agriculture, créant un régime qui n’est ni meilleur ni moins bon, mais simplement différent sur certains aspects clés.
Cette complexité juridique explique pourquoi le dialogue social et la négociation de conventions collectives propres au secteur agricole jouent un rôle si important pour adapter et compléter le cadre légal.
À retenir
- La gouvernance agricole est un système complexe à 5 niveaux (UE, État, Région, Département, Commune) où chaque échelon a un rôle défini.
- Les aides publiques, notamment la PAC, ne sont pas de simples subventions mais le principal outil de l’État pour orienter les pratiques agricoles vers ses objectifs politiques.
- Identifier le bon interlocuteur pour chaque problème (DDT pour la réglementation, Région pour l’investissement, Chambre d’agriculture pour le conseil) est une compétence stratégique.
Pourquoi l’agriculture est-elle considérée comme essentielle au-delà de la simple production alimentaire ?
Réduire le rôle de l’agriculture à sa seule fonction de production alimentaire serait une grave erreur d’analyse. Si la souveraineté alimentaire est évidemment sa mission première, les pouvoirs publics la considèrent comme un secteur « essentiel » pour des raisons bien plus profondes, qui touchent à l’économie, à l’aménagement du territoire et à la stabilité sociale du pays. C’est cette vision multifonctionnelle qui justifie un niveau d’intervention et de soutien public sans équivalent dans d’autres secteurs économiques.
Sur le plan économique, l’agriculture et l’agroalimentaire forment l’un des premiers secteurs d’activité en France, générant des centaines de milliers d’emplois directs et indirects, et contribuant positivement à la balance commerciale. Le soutien public massif via la PAC n’est donc pas seulement une aide aux agriculteurs, c’est aussi un investissement stratégique pour préserver un pan entier de l’économie nationale. Sans ces aides, une large majorité des exploitations deviendrait déficitaire, ce qui provoquerait une crise économique et sociale d’une ampleur considérable, notamment dans les territoires ruraux.
Ensuite, l’agriculture est le principal outil d’aménagement et d’entretien du territoire. Les agriculteurs gèrent et façonnent près de la moitié de la surface de la France métropolitaine. Par leurs pratiques, ils entretiennent les paysages qui constituent un patrimoine culturel et touristique, luttent contre la fermeture des milieux par la déprise agricole, et peuvent jouer un rôle clé dans la préservation de la biodiversité ou la prévention des risques naturels (inondations, incendies). L’orientation des aides vers des pratiques agroécologiques vise précisément à renforcer ces « aménités positives » que l’agriculture rend à la société, mais que le marché seul ne rémunère pas.
Enfin, le maintien d’une agriculture répartie sur tout le territoire est un enjeu de cohésion sociale et de vitalité rurale. Une ferme n’est pas qu’un lieu de production, c’est aussi souvent un lieu de vie qui maintient une activité économique et une présence humaine dans des zones parfois très isolées. La disparition de l’agriculture dans un territoire entraîne souvent un déclin en cascade : fermeture de l’école, des petits commerces, et désertification. Soutenir l’agriculture, c’est donc aussi une politique de lutte contre la fracture territoriale.
C’est la somme de ces fonctions — alimentaire, économique, environnementale et sociale — qui confère à l’agriculture son statut unique et qui légitime l’intervention massive et continue des pouvoirs publics pour en assurer la pérennité et en piloter les transitions.